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Critique

Najjar, la pudeur et l’humour libanais

LE MONDE DES LIVRES | 07.09.06 | 16h55

l‘Ecole de la guerre (1999), premier texte autobiographique d’Alexandre Najjar – par ailleurs auteur d’essais et de fictions, dont Le Roman de Beyrouth (1)-, vient d’être republié en poche. C’est le récit émouvant, drôle aussi, d’une enfance dans un pays troublé. Alexandre Najjar est né à Beyrouth, dans une famille chrétienne, en 1967. Il avait 8 ans quand a commencé la guerre, 23 ans quand elle s’est terminée.

Cette guerre, rappelle Richard Millet dans sa préface, a suscité “beaucoup d’écrits (…) mais peu d’intimes, ou alors peu convaincants, sinon L’Ecole de la guerre, d’Alexandre Najjar. Il est vrai que la notion de l’intime, dans cette région du monde, relève de la sphère strictement privée, et que les écrivains libanais sont peu disposés à s’étaler sur la place publique ;
c’est pourquoi la pudeur, et l’humour qui en est la variante, ont tant d’importance dans ce bref, ce touchant récit”.

La pudeur et l’humour sont aussi la marque du nouveau livre d’Alexandre Najjar, Le Silence du Ténor, un hommage ému et retenu à son père, grand avocat que la maladie a condamné au silence – on l’a opéré d’une dissection aortique, avec succès, mais il a perdu la parole. Cet homme né en 1923 était une voix très écoutée du barreau de Beyrouth, surnommé “l’Amiral” – spécialiste
en droit maritime -, puis “le Ténor”, pour la qualité de ses plaidoiries, sans effets de manches, mais impeccables de précision et d’art de la démonstration.

C’était, dit son fils, un personnage de roman. Amoureux de son pays, fou de travail, attaché à sa famille. Un père à l’ancienne, imposant sa discipline à ses six enfants, dont Alexandre est l’aîné. “Marié sur le tard, à 43 ans, à une femme exquise, ma mère, qui en avait 26, il avait rattrapé le temps perdu : ils eurent six enfants en quatre ans, exploit qui s’explique par
l’existence, au sein de la smala, de deux paires de jumeaux.”

Ce père, souvent absent pour cause de travail, réglait pourtant la vie familiale. Homme mince “contrairement à la majorité des Libanais qui aiment la bonne chère et affichent une bedaine”, il réveillait chaque jour ses enfants à 7 heures pour une séance de “culture physique”. Il leur parlait volontiers de ses “modèles” : Napoléon, de Gaulle, Lyautey, des “chefs”, ce mot signifiant “à la fois la volonté, la maîtrise de soi, la discipline et l’aptitude à commander”.
Pour cet homme nourri de culture classique française, la modernité s’arrêtait à Victor Hugo. Trouvant un jour Alexandre en train de lire Camus, il lui a reproché de faire entrer à la maison “un écrivain subversif”.

Ce portrait pourrait être celui d’un homme borné à force de rigidité. Ce n’est pas le cas. Ce “professeur d’espérance” est “à la fois autoritaire et tendre, austère et facétieux”.
Il n’ignore pas les stratagèmes de ses enfants pour contourner ses principes, pour aller regarder en cachette, la nuit, des cassettes de films qu’il a interdits, comme Massacre à la tronçonneuse. Le récit que fait Alexandre Najjar de ces escapades nocturnes et des allusions du père, pas dupe, est désopilant.

En écrivant ce livre du père, en rappelant sa placidité pendant la guerre, devant sa maison détruite et sa bibliothèque en cendres, Alexandre Najjar n’imaginait pas qu’il devrait ajouter, cet été, à son texte, ces quelques lignes : “En juillet 2006, je me réfugie chez mes parents pour fuir les bombardements qui dévastent le pays. En riposte à une provocation du Hezbollah, Tsahal a opté pour l’escalade : aéroports, ponts, ports… sont pris pour cible par l’aviation israélienne. Le Liban ne connaîtra-t-il jamais le repos (…). Le pays du Cèdre serait-il damné ?”
Toutefois Alexandre Najjar ne cédera jamais au désespoir et n’oubliera jamais la réponse de son père à un ami le plaignant, naguère, pour sa maison détruite : “Oui, mais le cèdre est resté debout !” Le cèdre qu’il a planté à la naissance de son fils aîné, Alexandre.


L’ÉCOLE DE LA GUERRE

d’Alexandre Najjar. La Table ronde, “La Petite Vermillon”, 140 p., 7 €.

LE SILENCE DU TÉNOR.

Plon, 128 p., 18 €.

(1)
Plon, 2005 (à paraître en Pocket, en novembre). Voir le portrait d’Alexandre Najjar dans “Le Monde des livres” du 4 mars 2005.

 

Josyane Savigneau
Article paru dans l’édition du 08.09.06