Le Populaire du Centre, septembre 2006

Le Populaire du Centre, septembre 2006

« Sans la paix au Proche-Orient,
le Liban restera assis sur un volcan »

Le Populaire du Centre
septembre 2006

A l’heure où il est de bon ton de clamer “Famille je vous hais” vous écrivez un livre sur l’amour des parents et de la famille. Pourquoi ce contre-pied? 

Je n’ai pas vraiment voulu faire l’apologie de la famille, j’ai simplement voulu raconter l’histoire de ma propre famille et celle de mon père, un être exceptionnel à la fois rigide et affectueux, strict et facétieux… Cela dit, je crois que l’image classique du père tend à disparaître dans la société moderne : le père n’est plus l’exemple ou  le modèle, il  est devenu un ami. Cette transformation a certainement du bon puisqu’elle permet un meilleur dialogue entre père et fils. Mais celui-ci, en perdant tout sens de la hiérarchie, a tendance à croire que tout est permis et agit en conséquence. Je crois qu’il est important de garder le  respect du père – comme celui de la mère, bien sûr. Vous savez, quand j’écrivais mon roman historique Les Exilés du Caucase, j’ai rendu visite aux Tcherkesses de Jordanie. Chez ce peuple caucasien, quand une jeune fille sert le café à son père, elle sort à reculons pour ne pas lui tourner le dos ! C’est à la fois surprenant et émouvant.  Sans aller jusque-là, je pense qu’il est important de restaurer l’autorité du père, mais à condition qu’il soit disponible et qu’il n’abuse pas de cette autorité !

 

On peut parler de son père pour évoquer aussi l’amour que l’on porte à son pays…

Oui, bien sûr. En général, c’est le père qui inculque à ses enfants l’amour de son pays. En l’occurrence, mon père a toujours eu une véritable vénération pour le Liban. Il m’a transmis cet amour du pays du Cèdre. Je raconte dès la première page du livre qu’il a planté un cèdre dans le jardin le jour où je suis né, comme si son amour pour son premier enfant et son amour pour le Liban se confondaient.

 

Est-ce que votre enfance et votre adolescence durant la guerre du Liban vous ont poussé à cette déclaration d’amour au  père?

En réalité, malgré la guerre, j’ai eu une enfance heureuse, au sein d’une famille nombreuse (nous sommes six enfants dont deux paires de jumeaux) dirigée par des parents qui ont toujours essayé de nous préserver de la violence ambiante. Je n’ai jamais connu l’ennui pendant la guerre. Lorsque les écoles fermaient leurs portes, notre mère nous faisait l’école à la maison; lorsque nous descendions dans les abris, nous montions des pièces de théâtre… Nous avons réussi à nous créer un monde à part où mon père jouait un rôle central puisqu’il nous a appris à garder l’espoir et qu’il régissait notre quotidien.

 

Quel avenir entrevoyez-vous aujourd’hui pour le Liban ?

Dans son Histoire ancienne des peuples de l’Orient classique, Gaston Maspero observe très justement que « certaines contrées semblent prédestinées dès l’origine à n’être que des champs de bataille disputés sans cesse entre les nations. C’est chez elles et à leurs dépens que leurs voisins viennent vider, de siècle en siècle, leurs querelles et les questions de primauté qui agitent leur coin du monde ». Situé au cœur d’une région en perpétuelle ébullition, le Liban n’a jamais vraiment connu le répit. Mais en dépit de son instabilité chronique, je demeure très attaché au pays du cèdre. C’est à la fois une terre culturellement très riche (dix-sept civilisations se sont succédé sur son sol), c’est le berceau de l’alphabet, mais c’est aussi, comme le disait Jean Paul II, un “message” : message d’ouverture, de cohabitation entre les dix-huit communautés religieuses qui le composent, message de fraternité. C’est enfin un véritable trait d’union entre Orient et Occident. Sa population est d’une vitalité surprenante : dès le lendemain du vote de la résolution 1701 de l’ONU, tous les réfugiés ont tenu à rentrer chez eux ! L’avenir ? Tant qu’il n’y aura pas la paix au Proche-Orient, une paix juste et durable, le Liban restera assis sur un volcan !