La Croix (2 novembre 2006 )

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Jeudi 2 Novembre 2006

Alexandre Najjar, l’avocat du Liban

Costume sombre et cravate, Alexandre Najjar (photo DR) est un avocat tout ce qu’il y a de sérieux. Mais il y a davantage chez ce talentueux écrivain libanais qui, à 39 ans, a déjà publié quatre biographies dont celle de Khalil Gibran, une pièce de théâtre, de la poésie, Khiam, À quoi rêvent les statues, des récits et nouvelles, un essai, De Gaulle et le Liban, des romans, Les Exilés du Caucase et Le Roman de Beyrouth. Mais c’est avec Le Silence du ténor, son dernier livre, qu’il révèle un merveilleux talent de conteur.

«Le ténor», c’est son père, marié sur le tard à 43 ans avec sa mère, de vingt ans sa cadette, avocat réputé du barreau de Beyrouth et chef d’une tribu de six enfants. Un homme adoré, respecté même si, et peut-être parce qu’« un demisiècle nous séparait », dit Alexandre Najjar. Un homme qui considérait que « la littérature s’était arrêtée à Victor Hugo», et que «Camus était un auteur subversif !» D’une plume alerte, drôle et émouvante, il en dresse le portrait tout en finesse. Et nous invite à entrer dans l’intimité de sa famille «si libanaise» où la langue de Voltaire et celle de Naguib Mahfouz s’entremêlent. On y pénètre avec gourmandise, dégustant à chaque page la richesse de notre propre langue qu’Alexandre Najjar manie avec fluidité et subtilité, usant de temps à autre, à dessein, de quelques formules surannées.

Le Silence du ténor est une invitation à réfléchir au rôle du père, explique l’auteur qui observe qu’« au Liban, il y a encore une notion de famille un peu rigide, traditionnelle où le père représente l’autorité ». Bien que très pudique, Alexandre Najjar est touchant, lorsqu’il évoque ce « refuge », son père. « Il était rassurant de le savoir là, toujours optimiste même pendant les pires moments de la guerre », celle qui de 1975 à 1990 a déchiré le pays. Et détruit en partie la maison où se réfugiait le clan. À un confrère qui offrait ses condoléances à son père : «Maître, j’ai appris avec tristesse que votre maison a été détruite », le « ténor » répondit : « Oui, mais le cèdre est resté debout ! » Cet arbre emblématique du Liban qu’avec son père, il avait planté dans le jardin.

De 8 à 23 ans, Alexandre Najjar n’a connu que la guerre, « avec ces regrets, ces épreuves » qui lui ont donné « du bonheur un autre goût ». Et l’envie de les raconter dans ce très beau petit livre : L’École de la guerre. « Dans les sociétés où il n’y a pas de guerre, dit-il, on est exigeant avec le bonheur. Pour nous, le bonheur n’est que le malheur évité. » Et l’été dernier, alors que les bombes s’abattaient une nouvelle fois sur le Liban, le souvenir de ce père « rassurant et fort » – réduit au silence après une attaque cérébrale –, lui est revenu à l’esprit. « Je me suis surpris à répéter à mon fils de 8 ans, que les bombes étaient des “feux d’artifices”, la même phrase d’apaisement que mon père utilisait avec moi.»

AGNÈS ROTIVEL


(1) Éd. Plon, 123 p., 13 €.
(2) Éd. La Table ronde, 140 p., 7 €.