Interview dans “Magazine”, 12 janvier 2007

Interview dans “Magazine”, 12 janvier 2007

LE SILENCE DU TENOR, d’Alexandre Najjar
HOMMAGE A UN PERE
Magazine | 12.01.07

L’image paternelle sévère et bienveillante est très présente dans l’enfance d’Alexandre Najjar. Dans Le Silence du ténor, l’avocat et écrivain francophone présente des scènes de son passé, une sorte de puzzle qui compose un portrait émouvant de son père.
A quel point pensez-vous avoir conservé l’objectivité dans l’évocation de votre père ?
En écrivant ce livre, j’ai été forcément subjectif puisqu’il s’agit de mon père. Dans ce genre d’écriture, il y a toujours un parti pris. Mais, par le biais de cette subjectivité, je touche aussi le lecteur puisque je le renvoie à sa propre expérience et à son vécu. Mon approche est donc à la fois personnelle et universelle. J’ai dressé le portrait de mon père, je lui ai rendu hommage, mais sans faire son panégyrique.

Auriez-vous une mémoire sélective ?
Je ne sélectionne pas mes souvenirs, mais je les classe. J’ai consacré un livre à la guerre, L’Ecole de la guerre, un autre à mon père. Et je rédigerai peut-être une œuvre sur ma mère. Je choisis plusieurs axes autour desquels viennent graviter des événements glanés dans mon passé. Pagnol a fait la même chose en écrivant des livres sur son enfance !

Vous adoptez souvent dans vos romans une narration rétrospective. Auriez-vous un rapport nostalgique envers votre enfance?
On a toujours la nostalgie de son enfance, époque d’insouciance et d’apprentissage… J’ai moi-même conservé une image positive de mon enfance malgré la guerre et ses horreurs. J’étais heureux, car mes
parents ont réussi à me protéger de la folie ambiante, et mon père, à cette époque, était en parfaite santé. Dans L’Ecole de la guerre, j’ai évité de me montrer nostalgique pour ne pas donner le sentiment de faire l’apologie de la guerre. Dans Le Silence du ténor, qui est encore plus personnel et subjectif, j’ai laissé libre cours à ma nostalgie…

L’accident qui s’est produit avec votre père a-t-il énormément affecté votre rapport à l’enfance?
Cet accident, je l’ai toujours redouté, c’était presque une hantise. Je pense que j’ai quand même eu la chance d’avoir vécu avec un père en bonne santé jusqu’à l’âge de 35 ans. Son accident a été très douloureux pour moi. Mais je prends les choses avec philosophie, de manière positive, comme il m’a appris à le faire.
Comment votre père a-t-il réagi à la publication du Silence du ténor?
Il en a été très ému. En fait, il a toujours été fier de ma carrière littéraire, surtout quand il a vu qu’elle ne représentait pas un obstacle à ma profession d’avocat. Personnellement, je pense qu’il existe plusieurs
points de convergence entre le droit et la littérature : il s’agit, dans les deux cas, d’un contact permanent avec les mots et d’une défense commune de la vérité et de la liberté.

Lesquelles de vos œuvres ont été traduites? Et comment expliquez-vous leur succès ?
L’Ecole de la guerre a été traduit dans une demi-douzaine de langues, car il touche tout le monde et montre la guerre du point de vue d’un enfant. Lors de sa sortie à Berlin, des Allemands qui avaient vécu la Seconde Guerre mondiale m’ont confié qu’ils avaient eux-mêmes connu des expériences semblables à celles que je raconte dans mon livre ! Ma biographie de Gibran a été traduite en arabe, espagnol, portugais, italien, allemand et coréen. Elle attire un vaste public car elle aborde un personnage fascinant que les lecteurs étrangers ne connaissent qu’à travers le Prophète.

Plusieurs chapitres de Khalil Gibran portent des noms de villes ou de milieux géographiques. Que représente ce déplacement continu dans le monde de cet écrivain ?
S’il avait passé toute sa vie à Bécharé, Gibran n’aurait sans doute pas été le même. Boston a été le milieu fondamental de sa formation littéraire et culturelle. Cette ville était très riche en courants spirituels et
philosophiques. Il y a rencontré des photographes (Fred Holland Day), des poètes (Josephine Peabody), des mécènes (Mary Haskell)… A Paris, il a surtout perfectionné sa technique picturale. Ainsi, en se déplaçant d’une ville à l’autre, il a enrichi son être et approfondi sa formation.

 

L’avocat écrivain

Alexandre Najjar a réussi à accomplir une double carrière, en droit comme en littérature. Diplômé en droit de Paris II et de la Sorbonne, il est avocat à Beyrouth depuis 1988, conseiller du ministre de la Culture et responsable de L’Orient Littéraire. Il a publié de nombreux ouvrages dont Les Exilés du Caucase, De Gaulle et le Liban, L’Astronome et Le Roman de Beyrouth. Il a également rédigé une œuvre juridique : L’Administration de la Société Anonyme Libanaise (1998) et supervisé la publication des Oeuvres complètes de Gibran dans la collection “Bouquins’ chez Robert Laffont.