CONVERSATION Alexandre Najjar, le Liban au coeur LE MONDE DES LIVRES | 03.03.05

CONVERSATION Alexandre Najjar, le Liban au coeur LE MONDE DES LIVRES | 03.03.05

Dans “Le Roman de Beyrouth”, l’auteur libanais revisite à travers la fiction l’histoire de son pays.
Bien sûr, il ignorait, en commençant ce Roman de Beyrouth – une revisitation personnelle d’un siècle et demi d’histoire libanaise à travers une fiction -, que son pays ferait à nouveau la “une” de l’actualité internationale au moment de la sortie, ces jours-ci, chez Plon.

Pour Alexandre Najjar, 38 ans, après 15 livres, depuis 1989, sur des sujets divers et dans des genres tout aussi divers, le moment était simplement venu, “avec le recul du temps”, d’écrire cette histoire. “C’était comme une revanche d’enfant”, dit-il en montrant une nouvelle dévastation dans la ville, l’énorme cratère laissé devant le mythique Hôtel Saint-Georges par l’explosion qui a coûté la vie à l’ancien premier ministre Rafic Hariri et à quinze autres personnes, le 14 février. “Les enfants sont les premières victimes de la guerre, et tout le monde s’en moque. Les adultes ont bien d’autres préoccupations en temps de guerre que les enfances et les insouciances confisquées. Je suis né à Beyrouth, j’avais 8 ans au début de la guerre. Je me suis toujours promis d’écrire sur ma ville, sur mon pays aux 17 civilisations, aux 18 communautés. Toujours convoité et qui ne connaît pas vraiment de répit. Mais il m’a fallu longtemps pour y parvenir.”

C’était pourtant un jeune homme pressé, même s’il n’aime guère être regardé comme un enfant surdoué ayant gardé son visage juvénile. Il n’avait que 13 ans lorsqu’il a décidé “de devenir avocat et écrivain”. Dès l’âge de 9 ans, il avait écrit, pour d’autres enfants, un bref récit, Bob en croisière, “une aventure de Bob le téméraire”. A 12 ans, en 1979, il lança un journal, entièrement rédigé par lui, à la main, Le Petit Baigneur. En deux ans, il a publié une dizaine de numéros – il lui en reste quelques-uns, témoignages émouvants d’un petit garçon soucieux de continuer à vivre malgré les bombes, l’école souvent fermée, le refuge dans la montagne… De 30 à 40 pages par numéro, un éditorial d’ouverture et des rubriques très variées, “Le musicien du mois”, un “Entretien imaginaire” avec un personnage historique, des sciences, un extrait de livre, des jeux… “Je ne pouvais pas le dupliquer, alors j’ai introduit dans chaque numéro un concours, doté d’un prix. Je louais le journal à d’autres enfants et avec le montant des loyers, j’achetais ce qui constituait le prix, généralement un livre.”

“LA LIBERTÉ ET LA RÉVOLTE”

Il a gardé de ce temps-là, et de ses lectures, ce que certains verront comme une coquetterie, d’autres comme un défaut, le goût de la narration au passé simple, qui donne à sa prose, parfois, quelque chose d’un peu désuet – aux personnes du pluriel, “nous allâmes”, “nous entrâmes”… “J’ai été nourri de culture française. J’ai d’abord puisé dans la bibliothèque de ma mère, Balzac, Victor Hugo…, avant de faire mes propres découvertes et de m’ouvrir aussi à la culture arabe. Mais si, dans mon métier d’avocat, j’utilise prioritairement l’arabe, j’ai toujours su que j’écrirais en français. Pour moi, la littérature française demeure la plus grande de toutes, car, à mes yeux, la langue française est en elle-même porteuse de valeurs importantes. En premier lieu de liberté et de révolte. Et même si les sujets de mes livres semblent très variés, je crois que tout est sous-tendu par ces deux thèmes, la liberté et la révolte. La France est mon pays d’écrivain, mais je suis un des rares romanciers libanais d’expression française à vivre au Liban. Je veux assumer mon destin dans cet endroit où je suis né et je pense que notre rôle d’artistes orientaux est de bâtir des ponts entre Orient et Occident, car, surtout depuis le 11-Septembre, on voit que le fossé est immense.”

C’est cet attachement à la fois passionné et raisonné au Liban qu’exprime Le Roman de Beyrouth, une saga sur trois générations, en 7 parties, de “Révolution” à “La paix”, avec pour centre géographique symbolique la fameuse place des Canons, “dont on n’a pas su retrouver la vitalité, l’atmosphère, dans cette trop anonyme place des Martyrs” – où règne aujourd’hui pourtant une constante effervescence, depuis qu’on y a mis en terre Rafic Hariri. Le narrateur, Philippe, est né le 19 avril 1923. A la toute fin du XXe siècle, presque aveugle, celui qui fut un brillant journaliste raconte le Liban à travers l’histoire de sa famille – son grand-père Roukoz, son père Elias, un grand médecin, ses oncles, frères, sours, cousins, etc.

Il y a dans ce roman ce qu’il faut de péripéties, d’histoires d’amour – et de guerres -, de rebondissements pour maintenir le suspense. Mais aussi, sans que ce soit jamais pesant, une réflexion à partir de l’histoire, relatée avec précision (en annexe, une abondante bibliographie), pour tenter de faire comprendre, au-delà des préjugés, la complexité et la séduction libanaises, suggérées par ces vers de Nadia Tuéni, en épigraphe – “Beyrouth est en Orient le dernier sanctuaire,/où l’homme peut toujours s’habiller de lumière.” -, comme par le narrateur, à la fin de son long récit : “La main en visière au-dessus des yeux, j’ai contemplé ma ville avec émotion. Les ruines sont partout : celles de la guerre, encore présentes, qui témoignent de la folie des hommes ; celles des siècles passés, de dix-sept civilisations (…). Détruite sept fois, sept fois Beyrouth s’est réincarnée. (…) A perte de vue, des immeubles hétéroclites, des maisons à l’architecture vague, imprécise… Beyrouth est une femme fatiguée, mais orgueilleuse.”

A côté des personnages imaginaires “souvent nés de plusieurs personnes réelles”, on croise, dans ce roman-vérité, tant des personnages historiques que des figures du Liban de la récente guerre et d’aujourd’hui, journalistes, artistes, intellectuels, hommes politiques qui tous, d’exils en retours, confirment ce propos qu’aime à répéter Alexandre Najjar : “Un pays ne meurt pas quand il est occupé, c’est quand sa culture meurt qu’il meurt vraiment.”


Né le 5 février 1967 à Beyrouth dans une famille maronite, Alexandre Najjar n’a quitté sa ville qu’entre 1984 et 1988 pour faire ses études de droit à Paris. Spécialisé en droit bancaire, il est aujourd’hui à la tête d’un des plus gros cabinets de Beyrouth, naguère dirigé par son père, Roger Najjar.
Il est également conseiller auprès du ministre libanais de la culture.

Lauréat de la bourse de l’écrivain de la Fondation Hachette en 1990, Alexandre Najjar est l’auteur de 15 livres. Des romans historiques, dont Les Exilés du Caucase (Grasset, 1995) ; de la poésie ; des nouvelles ; le très beau récit d’une enfance pendant la guerre du Liban, L’Ecole de la guerre (Balland, 1999) ; des biographies, Le Procureur de l’Empire – Pinard, qui fit condamner Baudelaire et Flaubert – (Balland 2001), Khalil Gibran (Pygmalion-Gérard Watelet, 2002); et, uniquement publiés au Liban les deux premiers volumes (sur quatre) de De Gaulle et le Liban (Terre du Liban, 2002 et 2004).

Le Roman de Beyrouth (Plon, 380 p., 2005) est son seizième ouvrage.

 

Josyane Savigneau
Article paru dans l’édition du 4 mars 2005